Au risque
de m'enfoncer dans une problématique dont je ne pourrai aisément ressortir, j'aimerais
partir de l'impression de vertige que j'eus à ma première lecture de Prochain épisode d'Hubert Aquin et dont je n'ai pu m'empêcher de retrouver certains
échos dans l'essai Le Roman de l'histoire
de Jacques Cardinal. Mon premier
réflexe fut d'associer cette impression de vertige à une référence cinéphilique
qui m'apparut à ce moment-là symbolique: le film Vertigo d'Alfred Hitchcock.
Je cite ici ce qu'en dit la narratrice de Sans
soleil de Chris Marker:
Il semble être
question d'énigmes, de filatures, de meurtres, mais en réalité il est question de
pouvoir et de liberté, de mélancolie et d'éblouissement, si soigneusement codés
à l'intérieur de la spirale qu'on peut s'y tromper et ne pas découvrir tout de
suite que ce vertige de l'espace signifie en réalité le vertige du temps.
Ce récit fictif qui joue double
me semble étrangement familier. L'histoire de Vertigo est celle d'un homme qui vit par le moyen d'un dédoublement
fictionnel le recommencement de sa propre histoire dont il cherche
désespérément à changer le cours. Ce vertige du temps que ressent le personnage
me semble la conséquence de son extra-lucidité
par rapport au temps qui tombe[1],
à ce temps dont il prend conscience de la précarité devant l'inévitable. Ce
temps s'écoule donc verticalement, c'est «un temps mort que [le narrateur dans Prochain épisode] couvre de
biffures et de phonèmes, [qu'il emplit] de syllabes et de cris»[2]
pour gagner sur lui, pour à la fois l'étirer et le ralentir. C'est que, tout
comme Scottie dans Vertigo, le
narrateur de Prochain épisode a
besoin de temps. S'il plonge dans le passé, c'est pour tenter d'y découvrir
l'origine de son échec, pour essayer d'y déchiffrer l'indéchiffrable qui lui
permettrait peut-être d'accomplir l'impossible dépassement de son impasse
historique. Jacques Cardinal a très
bien démontré en quoi consiste cette impasse historique pour Hubert Aquin. L'inadéquation du
colonisé à sa propre histoire est à l'époque attestée. Frantz Fanon écrit en 1961: «Le colon fait l'histoire et sait qu'il la fait [...] L'histoire qu'il écrit
n'est donc pas l'histoire du pays qu'il dépouille, mais l'histoire de sa nation
[...]»[3].
L'association constitutionnelle avec le conquérant anglo-saxon rend la
situation du Québec ambigüe en ce sens qu'elle accorde aux sujets
canadiens-français une certaine reconnaissance au sein de l'histoire coloniale
anglo-saxonne, mais performe du même coup la sujétion de ceux-ci en tant que contresignataires minoritaires de son écriture souveraine de l'histoire.
Cette impasse qu'attribuait Hubert Aquin
à la situation coloniale du Québec croise ici l'impasse historique du narrateur
de Prochain épisode. C'est parce que
l'acte constitutionnel conteste sa validité révolutionnaire que le narrateur
est interné. Je cite: «Je ne
sortirai pas d'ici avant échéance. Cela est écrit en plusieurs copies conformes
et décrété selon des lois valides et par un magistrat royal irréfutable»[4].
Il s'agit de l'emprise de la loi de
l'autre qui concède à l'écriture du maître la signature performative du
réel tandis que l'écriture du colonisé ne doit que se contenter de la contresignature fictionnelle de cette
signature performative. Ce qui sépare le
narrateur de sa liberté, c'est peut-être justement cette emprise de la loi de l'autre en ce qu'elle conteste au narrateur la
validité de son écriture de l'histoire. Ce qui libérerait le narrateur de
cette emprise, ce serait inévitablement la révolution: «L'immobilité à laquelle est condamné le
colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un
terme à l'histoire de la colonisation [...] pour faire exister l'histoire de la
nation, l'histoire de la décolonisation»[5]. Faire
exister l'histoire de sa nation, c'est précisément ce que tente de réaliser le
narrateur de Prochain épisode par son
écriture d'un récit de violence fondatrice. L'écriture d'Aquin me semble loin de la sublimation, elle porte plutôt tout le
poids du statut de colonisé de son narrateur «[qui assume] l'indiscernabilité de son écriture comme le trait marquant
de son malheur»[6].
Le narrateur cherche ainsi à faire l'expérience des limites du temps et du
langage qui sont inhérentes à sa situation historique: «J'écris d'une écriture hautement automatique
et pendant tout ce temps que je passe à m'épeler, j'évite la lucidité homicide»[7].
Il cherche à réinscrire son nom dans l'histoire. Ce qu'il désire, c'est de
suturer ce qui le sépare de sa liberté, de «conjurer le vertige de l'oblitération où son nom est voué à tous les
malheurs de l'indiscernable»[8]. Selon
Jacques Cardinal, le cryptogramme de
Prochain épisode représenterait
symboliquement ce caractère indiscernable
du nom du colonisé dans l'histoire, un nom à la fois lisible et illisible (à la
fois contresignature et nom oblitéré)
marqué d'une ambiguïté navrante pour quiconque voudrait en décrypter le sens. Peut-être
qu'à force de paraphraser l'innommable
dans ce qui s'apparente en écriture à une chute onomastique vertigineuse dans le
fond des choses, le narrateur arrivera-t-il à déchiffrer l'indéchiffrable?
Mais si le cryptogramme est un jeu qui semble en apparence se jouer à deux, la
réalité est que le maître étant toujours
déjà le maître du jeu il n'y a que le «décrypteur» qui au bout du compte risque d'y être joué.
Comment le narrateur n'éprouverait-il pas alors le désir de s'inventer «une scène de violence capable d'en trancher
le nœud d'indécision (d'ambiguïté, d'indiscernabilité)»[9]?
C'est de ce désir du sujet que
semble naître Prochain épisode comme
plongée à même son ambiguïté historique dans le fond des choses de son passé liquide, dans les entrailles de son peuple[10].
C'est un désir de suturer ce qui sépare le colonisé de sa propre histoire, désir
de conjurer ce vertige de l'oblitération qui sépare le narrateur de la liberté
à l'autodétermination par la reconnaissance réelle de son nom dans l'histoire.
Bibliographie
- Aquin, H. (1995). Prochain épisode: Édition critique établie par Jacques Allard, avec la
collaboration de Claude Sabourin et Guy Allain. Montréal, Québec,
Bibliothèque québécoise. 289 p.
- Aquin, H. (1998). Blocs erratiques. Montréal, Québec, Éditions TYPO et succ.. 332 p.
- Cardinal, J. (1993). Le Roman de l'histoire: Politique et transmission du nom dans Prochain
Épisode et Trou de mémoire de Hubert Aquin. Montréal, Québec, Les Éditions
Balzac. 185 p.
- Fanon, F. (2002). Les damnés de la terre: Préface de Jean-Paul Sartre (1961); Préface
d'Alice Cherki et postface de Mohammed Harbi (2002). Paris, France,
Éditions La Découverte & Syros. 311 p.
- Nepveu, P. (1999). L'Écologie du réel: Mort et naissance de la littérature québécoise
contemporaine; essai. Montréal, Québec, Les Éditions Boréal. 241 p.
[1] Nepveu, P.: ÉR, p.91: "Le temps tombe, c'est-à-dire, entre autres choses, le temps devenu
vertical"
[10] Fanon,
F.: DT, p.202 : "L'intellectuel colonisé qui situe son combat
sur le plan de la légitimité [...], qui accepte de se mettre nu pour mieux
exhiber l'histoire de son corps est condamné à cette plongée dans les
entrailles de son peuple."