lundi 7 décembre 2015

Ce qui sépare le narrateur de sa liberté

         Au risque de m'enfoncer dans une problématique dont je ne pourrai aisément ressortir, j'aimerais partir de l'impression de vertige que j'eus à ma première lecture de Prochain épisode d'Hubert Aquin et dont je n'ai pu m'empêcher de retrouver certains échos dans l'essai Le Roman de l'histoire de Jacques Cardinal. Mon premier réflexe fut d'associer cette impression de vertige à une référence cinéphilique qui m'apparut à ce moment-là symbolique: le film Vertigo d'Alfred Hitchcock. Je cite ici ce qu'en dit la narratrice de Sans soleil de Chris Marker:                        
            Il semble être question d'énigmes, de filatures, de meurtres, mais en réalité il est question de pouvoir et de liberté, de mélancolie et d'éblouissement, si soigneusement codés à l'intérieur de la spirale qu'on peut s'y tromper et ne pas découvrir tout de suite que ce vertige de l'espace signifie en réalité le vertige du temps.
            Ce récit fictif qui joue double me semble étrangement familier. L'histoire de Vertigo est celle d'un homme qui vit par le moyen d'un dédoublement fictionnel le recommencement de sa propre histoire dont il cherche désespérément à changer le cours. Ce vertige du temps que ressent le personnage me semble la conséquence de son extra-lucidité par rapport au temps qui tombe[1], à ce temps dont il prend conscience de la précarité devant l'inévitable. Ce temps s'écoule donc verticalement, c'est «un temps mort que [le narrateur dans Prochain épisode] couvre de biffures et de phonèmes, [qu'il emplit] de syllabes et de cris»[2] pour gagner sur lui, pour à la fois l'étirer et le ralentir. C'est que, tout comme Scottie dans Vertigo, le narrateur de Prochain épisode a besoin de temps. S'il plonge dans le passé, c'est pour tenter d'y découvrir l'origine de son échec, pour essayer d'y déchiffrer l'indéchiffrable qui lui permettrait peut-être d'accomplir l'impossible dépassement de son impasse historique. Jacques Cardinal a très bien démontré en quoi consiste cette impasse historique pour Hubert Aquin. L'inadéquation du colonisé à sa propre histoire est à l'époque attestée. Frantz Fanon écrit en 1961: «Le colon fait l'histoire et sait qu'il la fait [...] L'histoire qu'il écrit n'est donc pas l'histoire du pays qu'il dépouille, mais l'histoire de sa nation [...]»[3]. L'association constitutionnelle avec le conquérant anglo-saxon rend la situation du Québec ambigüe en ce sens qu'elle accorde aux sujets canadiens-français une certaine reconnaissance au sein de l'histoire coloniale anglo-saxonne, mais performe du même coup la sujétion de ceux-ci en tant que contresignataires minoritaires de son écriture souveraine de l'histoire. Cette impasse qu'attribuait Hubert Aquin à la situation coloniale du Québec croise ici l'impasse historique du narrateur de Prochain épisode. C'est parce que l'acte constitutionnel conteste sa validité révolutionnaire que le narrateur est interné. Je cite: «Je ne sortirai pas d'ici avant échéance. Cela est écrit en plusieurs copies conformes et décrété selon des lois valides et par un magistrat royal irréfutable»[4]. Il s'agit de l'emprise de la loi de l'autre qui concède à l'écriture du maître la signature performative du réel tandis que l'écriture du colonisé ne doit que se contenter de la contresignature fictionnelle de cette signature performative. Ce qui sépare le narrateur de sa liberté, c'est peut-être justement cette emprise de la loi de l'autre en ce qu'elle conteste au narrateur la validité de son écriture de l'histoire. Ce qui libérerait le narrateur de cette emprise, ce serait inévitablement la révolution: «L'immobilité à laquelle est condamné le colonisé ne peut être remise en question que si le colonisé décide de mettre un terme à l'histoire de la colonisation [...] pour faire exister l'histoire de la nation, l'histoire de la décolonisation»[5]. Faire exister l'histoire de sa nation, c'est précisément ce que tente de réaliser le narrateur de Prochain épisode par son écriture d'un récit de violence fondatrice. L'écriture d'Aquin me semble loin de la sublimation, elle porte plutôt tout le poids du statut de colonisé de son narrateur «[qui assume] l'indiscernabilité de son écriture comme le trait marquant de son malheur»[6]. Le narrateur cherche ainsi à faire l'expérience des limites du temps et du langage qui sont inhérentes à sa situation historique: «J'écris d'une écriture hautement automatique et pendant tout ce temps que je passe à m'épeler, j'évite la lucidité homicide»[7]. Il cherche à réinscrire son nom dans l'histoire. Ce qu'il désire, c'est de suturer ce qui le sépare de sa liberté, de «conjurer le vertige de l'oblitération où son nom est voué à tous les malheurs de l'indiscernable»[8]. Selon Jacques Cardinal, le cryptogramme de Prochain épisode représenterait symboliquement ce caractère indiscernable du nom du colonisé dans l'histoire, un nom à la fois lisible et illisible (à la fois contresignature et nom oblitéré) marqué d'une ambiguïté navrante pour quiconque voudrait en décrypter le sens. Peut-être qu'à force de paraphraser l'innommable dans ce qui s'apparente en écriture à une chute onomastique vertigineuse dans le fond des choses, le narrateur arrivera-t-il à déchiffrer l'indéchiffrable? Mais si le cryptogramme est un jeu qui semble en apparence se jouer à deux, la réalité est que le maître étant toujours déjà le maître du jeu il n'y a que le «décrypteur» qui au bout du compte risque d'y être joué. Comment le narrateur n'éprouverait-il pas alors le désir de s'inventer «une scène de violence capable d'en trancher le nœud d'indécision (d'ambiguïté, d'indiscernabilité[9]?
            C'est de ce désir du sujet que semble naître Prochain épisode comme plongée à même son ambiguïté historique dans le fond des choses de son passé liquide, dans les entrailles de son peuple[10]. C'est un désir de suturer ce qui sépare le colonisé de sa propre histoire, désir de conjurer ce vertige de l'oblitération qui sépare le narrateur de la liberté à l'autodétermination par la reconnaissance réelle de son nom dans l'histoire.

Bibliographie
Aquin, H. (1995). Prochain épisode: Édition critique établie par Jacques Allard, avec la collaboration de Claude Sabourin et Guy Allain. Montréal, Québec, Bibliothèque québécoise. 289 p.
- Aquin, H. (1998). Blocs erratiques. Montréal, Québec, Éditions TYPO et succ.. 332 p.
Cardinal, J. (1993). Le Roman de l'histoire: Politique et transmission du nom dans Prochain Épisode et Trou de mémoire de Hubert Aquin. Montréal, Québec, Les Éditions Balzac. 185 p.
Fanon, F. (2002). Les damnés de la terre: Préface de Jean-Paul Sartre (1961); Préface d'Alice Cherki et postface de Mohammed Harbi (2002). Paris, France, Éditions La Découverte & Syros. 311 p.
Nepveu, P. (1999). L'Écologie du réel: Mort et naissance de la littérature québécoise contemporaine; essai. Montréal, Québec, Les Éditions Boréal. 241 p.




[1] Nepveu, P.: ÉR, p.91: "Le temps tombe, c'est-à-dire, entre autres choses, le temps devenu vertical"
[2] Aquin, H.: PÉ, p.11
[3] Fanon, F.: DT, p.53
[4] Aquin, H.: PÉ, p. 5
[5] Fanon, F.: DT, p.53
[6] Cardinal, J.: RH, p.16
[7] Aquin, H.: PÉ, p. 11
[8] Cardinal, J.: RH, p.16
[9] Ibid, p.15
[10] Fanon, F.: DT, p.202 : "L'intellectuel colonisé qui situe son combat sur le plan de la légitimité [...], qui accepte de se mettre nu pour mieux exhiber l'histoire de son corps est condamné à cette plongée dans les entrailles de son peuple."