lundi 1 mai 2017

L'érotisme de La Philosophie dans le boudoir de Sade

             Au sortir de La Philosophie dans le boudoir de Sade, il m'a semblé inévitable de m'interroger sur l'érotisme particulier qui s'y déployait. Nous nous intéresserons donc ici à cette question de l'érotisme dans La Philosophie dans le boudoir et plus particulièrement à la question de l'organisation des corps que cet érotisme sadien pose à l'analyse.
Mais qu'est-ce tout d'abord que l'érotisme?
            L'érotisme, nous dit Roland Barthes, n'est jamais qu'une parole, puisque les pratiques ne peuvent en être codées que si elles sont connues, c'est-à-dire parlées; or notre société n'énonce jamais aucune pratique érotique, seulement des désirs, des préambules, des contextes, des suggestions, des sublimations ambiguës, en sorte que pour nous l'érotisme ne peut être défini que par une parole perpétuellement allusive[1].
            S'il y a donc de l'érotisme dans l'œuvre de Sade, il semblerait qu'il faille d'emblée s'orienter vers une représentation plus nuancée que celle proposée ici. C'est que, comme l'explique Barthes dans son essai Sade, Fourier, Loyola, la parole érotique de Sade n'est pas allusive, mais plutôt assertive. Véritable combinatoire de postures des corps, l'érotisme apparaît chez Sade comme un système fonctionnel et organisé de pratiques érotiques. Je dis fonctionnel parce que les différentes parties du corps qui entrent dans ce système sadien n'y entrent qu'en fonction de leur potentiel de production de plaisir (du fait de leur fonction exclusivement procréatrice, les testicules sont par exemple exclues de ce système). C'est aussi un système organisé parce que cette production de plaisir ne va pas sans règles: «Une jolie fille ne doit s'occuper que de foutre et jamais d'engendrer»[2]: Le foutre et non la procréation, mot d'ordre central pour les libertins de l'œuvre sadienne et qui semble avoir pour principale fonction de libérer totalement les pulsions créatrices des corps. Mais, ce qui suscite dès lors l'attention et qui semble a priori paradoxal chez Sade, c'est que cette libération des pulsions sexuelles s'inscrive justement dans une organisation ou mise en ordre des pratiques:
            DOLMANCÉ : Attends, chevalier, attends : c'est moi-même qui vais l'introduire; mais il faut préalablement, j'en demande pardon à la belle Eugénie, il faut qu'elle me permette de la fouetter pour la mettre en train.
            C'est qu'il y a dans La Philosophie dans le boudoir une certaine mise en ordre ou organisation bien particulière des corps: d'une part, une volonté franche de libération des pulsions qui semble se donner comme mot d'ordre de tirer partout et sans contrainte, mais de l'autre une sorte d'arrêt devant la pratique qui cherche à ordonner cette décharge par un ensemble de règles plus ou moins contingentes. On touche peut-être ici à l'opposition que proposent Gilles Deleuze et Félix Guattari entre fantasme et programme à la suite d'une lecture d'un cas particulier de masochisme. Voici ce qu'ils énoncent sur ce cas qui ne concerne pas directement l'œuvre de Sade, mais dont on pourra très aisément tirer de quoi servir la présente analyse: «Ce n'est pas un fantasme, c'est un programme: différence essentielle [...] entre le fantasme, interprétation elle-même à interpréter, et le programme moteur d'expérimentation.»[3] En lisant les scènes érotiques de Sade, on peut en effet réfléchir à partir de ces concepts pour se demander si on se trouve davantage en rapport avec des programmes moteurs expérimentaux que devant des récits sublimés de fantasmes:
            DOLMANCÉ : Que vos mouvements deviennent à présent plus réglés, plus énergiques... Cédez-moi la place un instant, et regardez bien comme je fais. Voyez comme ces mouvements-là sont plus fermes et en même temps plus moelleux?... Là, reprenez, et surtout ne recalottez pas... Bon! le voilà dans toute son énergie; examinons maintenant s'il est vrai qu'il l'ait plus gros que le chevalier.
            EUGÉNIE : N'en doutons pas; vous voyez bien que je ne puis l'empoigner.
            L'identification n'est pas si nette... étrange discussion où semblent s'amalgamer en un même énoncé les discours éducatif, scientifique et fantasmatique. Peut-être nous trouvons-nous ici à cheval entre programme et fantasme, ou bien cette opposition conceptuelle nous fait-elle faire fausse route?
            C'est que l'ironie de l'auteur est souvent assez déroutante. L'exergue La mère en prescrira la lecture à sa fille, tiré des Liaisons dangereuses de Laclos et que Sade intègre à la page titre de La Philosophie dans le boudoir, ne peut que déclencher cet effet de désarroi. Il faut observer que la prescription se trouve ici à une lettre près de la proscription, plaçant d'emblée l'œuvre dans une tension réfléchie entre légitimation et interdiction. D'ailleurs, si une telle prescription semblait déjà ambigüe dans le cas du roman épistolaire Les Liaisons dangereuses de Laclos (« Il me semble au moins que c'est rendre service aux mœurs, que de dévoiler les moyens qu'emploient ceux qui en ont de mauvaises pour corrompre ceux qui en ont de bonnes [...]» [4]), la référence par Sade ne peut être ici que doublement ambigüe; soit il se joue librement ici du référent, soit le prend-il au pied de la lettre, mais en en inversant radicalement les valeurs?
            Par cette interrogation sur l'ironie particulière de l'œuvre, nous commençons d'ailleurs à toucher ici à une caractéristique du style sadien qui me semble importante: l'utilisation de l'ironie comme subversion des mécanismes rhétoriques de son époque qui a inévitablement comme conséquence de déconstruire les discours légitimes. Prenons cet exemple du Troisième Dialogue où Dolmancé déploie l'induction rhétorique par l'exemple et la question rhétorique pour subvertir l'idée de l'immortalité des vertueux dans la mémoire des hommes en immortalité des fouteurs dans cette même mémoire:
            Aurais-tu la folie de l'immortalité? Eh bien, c'est en foutant, ma chère, que tu resteras dans la mémoire des hommes. On a bientôt oublié les Lucrèce, tandis que les Théodora et les Messaline font les plus doux entretiens et les plus fréquents de la vie. Comment donc, Eugénie, ne pas préférer ce parti à celui qui, nous faisant végéter imbécilement sur la terre, ne nous promet après notre existence que du mépris et de l'oubli?[5]
            Passage qui dissimule d'ailleurs aussi ici, par l'induction rhétorique de l'exemple, un engagement à l'imitation. Qu'appelle d'ailleurs l'avis aux libertins en amorce de l'œuvre, si ce n'est justement cet engagement du libertin dans un rapport d'imitation, à la manière des rhétoriciens de son époque, d'exemples ou de modèles personnifiés de vertus. Mais ce qu'il y a de particulier chez Sade, c'est que ces exemples ou ces modèles à imiter ne sont pas dans son œuvre représentés valeureux par leur vertu, mais tout au contraire par leurs vices: « méprisez, à son exemple, la voluptueuse Saint-Ange [...] ; imitez l'ardente Eugénie [...] ;  que le cynique Dolmancé vous serve d'exemple »[6], véritable renversement donc des valeurs habituellement prônées. Mais ces exemples de vices sont-ils pour autant de purs contre-exemples de vertus servant simplement à enseigner par subversion la philosophie libertine?
            Car il me semble que ce jeu ironique de renversement/subversion de la rhétorique classique a aussi pour effet d'engager le lecteur dans un jeu de complicité avec l'auteur. Il est d'ailleurs parfaitement possible d'envisager l'avis Aux libertins comme un avis aux lecteurs qui servirait à inviter ceux-ci à lire La Philosophie dans le boudoir en se mettant dans la peau d'un libertin. Autrement dit, cet avis serait plausiblement une invitation aux lecteurs à venir prendre place sur la scène sadienne sous la persona théâtrale du libertin complice, invitation qui pourrait d'ailleurs expliquer la dimension très théâtrale de l'œuvre (entrées et sorties de scène, dialogues, didascalies). Nous reviendrons se ce point bientôt.
            Nous pourrons donc envisager ici que l'intention de l'auteur n'est pas que purement subversive. Mais quelle serait alors l'intention de Sade? Maurice Blanchot procède à ce sujet à un essai interprétatif dans L'insurrection, la folie d'écrire et avance que la visée de Sade serait - s'il en est une - encyclopédique. Cette visée encyclopédique, que Sade semble lui-même proposer dans son écrit Idées sur les romans, consisterait à « recenser toutes les possibilités humaines»[7]:
            L'ouvrage doit nous faire voir l'homme, non pas seulement ce qu'il est, ou ce qu'il se montre [...], mais tel que doivent le rendre les modifications du vice, et toutes les secousses des passions; il faut donc les connaître toutes, il faut donc les employer toutes [...].[8]
            On aurait donc affaire avec Sade à un traitement méthodique de l'homme dans toutes ses possibilités que Maurice Blanchot regroupe en trois grandes catégories: [...] Connaissance du corps, connaissance du corps changeant et connaissance du corps possible»[9], sorte de synthèse des potentialités du corps qui n'est pas sans rappeler, en effet, l'ambition encyclopédiste de synthèse des connaissances de Diderot et de D'Alembert, contemporains de Sade. Observation très intéressante qui nous rappelle ici au rapport particulier que l'œuvre entretient avec le corps et plus spécifiquement à l'organisation que nous pouvons entrevoir comme de plus en plus programmatique et expérimentale (du moins scientifique) des corps qui semble s'y déployer.
            Pour enrichir cette réflexion, attardons-nous quelques instants sur le titre de l'œuvre: La Philosophie dans le boudoir. Dans la préface de l'édition d'Yvon Belaval, celui-ci souligne d'entrée de jeu la disposition particulière qu'occupe le boudoir dans la représentation symbolique du domicile au XVIIIe: « [...] situé entre le salon, où règne la conversation, et la chambre, où règne l'amour, le boudoir symbolise le lieu d'union de la philosophie et de l'érotique.»[10] Qui dit union entre philosophie et érotique dit aussi union entre l'esprit et le corps. Le Troisième dialogue qui précède l'entrée des personnages dans le boudoir est d'ailleurs marqué par cette analogie entre le corps (nourriture) et l'esprit (conversation) dont le désir d'union semble déjà apparaître en germe dans le programme anticipé du faire et du dire de Mme de Saint-Ange:
            Mme DE SAINT-ANGE: Oh! cher amour, que de choses nous allons faire et dire réciproquement! Mais, à propos, veux-tu déjeuner, ma reine? Il serait possible que la leçon fût longue.
            EUGÉNIE: Je n'ai, chère amie, d'autre besoin que celui de t'entendre [...].
            Mme DE SAINT-ANGE: Passons donc dans mon boudoir, nous y serons plus à l'aise.
            Il est question ici de besoins : opposition/analogie entre les besoins alimentaires à la fois du corps et de l'esprit. C'est que, selon une philosophie de l'éducation que nous connaissons depuis Rabelais et Montaigne, l'esprit - si nous le pensons selon la métaphore de la nourriture de l'esprit - se doit d'être nourri au même titre que le corps. D'ailleurs, cette question des besoins du corps et de l'esprit revient à la toute fin du dernier dialogue lorsque, tout étant arrivé à sa fin, Dolmancé conclut par cette mesure de la journée qui invite, après un échauffement et une satisfaction énergiques et intenses des corps et des esprits, à recouvrer sereinement leurs forces:
            Pour nous, mes amis, allons nous mettre à table et, de là, tous quatre dans le même lit. Voilà une bonne journée! Je ne mange jamais mieux, je ne dors jamais plus en paix que quand je me suis suffisamment souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes.
            C'est que la nourriture chez Sade a pour principale fonction de restaurer les corps, comme le sommeil a sans doute comme principale fonction de restaurer les esprits. S'il doit y avoir restauration, c'est donc qu'il y a eu auparavant détérioration: détérioration tout d'abord quantitative du corps par «les énormes dépenses de spermes que produit la vie libertine»[11] («Quand tout est sorti...»), mais aussi qualitative par les brèches qu'inflige cette vie libertine à la fois sur le corps et l'esprit des sujets:
            EUGÉNIE: [...] il me semble que tu m'as fait entendre [...] qu'il était difficile qu'une jeune personne se jette dans le libertinage sans que l'époux qu'elle doit prendre après ne s'en aperçoive?
            Mme DE SAINT-ANGE: Cela est vrai, ma chère, mais il y a des secrets qui raccommodent toutes ces brèches. Je te promets de t'en donner connaissance, et alors, eusses-tu foutu comme Antoinette, je me charge de te rendre aussi vierge que le jour que tu vins au monde.[12]
            Que dit d'ailleurs la notion de brèches ici? Rappelons qu'une brèche est une ouverture permettant de franchir momentanément l'infranchissable. On peut donc penser que la détérioration libertine du corps et de l'esprit chez Sade représenterait une voie d'accès à ce qui habituellement est interdit d'accès.
            Maintenant que nous avons brièvement réfléchi sur ce qu'il advenait des idées de corps et d'esprit dans l'en-dehors du boudoir sadien, suivons donc cette voie ou cette brèche qu'offre Mme de Saint-Ange à Eugénie à la fin du Deuxième dialogue pour passer dans son boudoir où tout semble justement permis. Car, qu'est-ce que l'œuvre nous dit sur ce boudoir? Tout d'abord, que c'est un lieu respectant la plus parfaite intimité: « nous y serons plus à l'aise [...]; sois assurée qu'on ne s'avisera pas de nous interrompre »[13]. Les libertins peuvent donc s'y livrer sans crainte de regards importuns. Mieux encore, Dolmancé informe Mme de Mistival au dernier dialogue qu'on «égorgerait un bœuf dans ce cabinet que ses beuglements ne seraient pas entendus»[14]. C'est donc que le lieu est protégé même contre la loi, faisant de celui-ci une sorte de huis clos en dehors du réel. Mais ce huis clos que Roland Barthes nomme plus adroitement la clôture du lieu sadien a aussi une autre fonction:
            Elle fonde une autarcie sociale. Une fois enfermés, les libertins [...] forment une société complète, pourvue d'une économie, d'une morale, d'une parole et d'un temps, articulé en horaires, en travaux et en fêtes. Ici comme ailleurs, c'est la clôture qui permet le système, c'est-à-dire l'imagination.[15] 
            C'est donc que le boudoir, bien davantage que de permettre aux libertins un lieu sûr de tout regard moral, sert aussi à créer une microsociété dans laquelle l'imagination, de même que les corps, par la formule magique du foutre sans procréation, a ici toute liberté de créer. D'ailleurs, dire que le boudoir est à l'abri de tout regard importun, c'est oublier précisément un regard très important qui a peut-être son poids sur ce microcosme social: le regard du lecteur.
            Il faut comprendre que par ce regard anonyme du lecteur le huis clos qu'est le boudoir n'est plus tout à fait huis clos; il ne perd pas pour autant son caractère intime, car - nous l'avons vu - le lecteur est invité à y prendre place derrière le masque du libertinage et non du haut de sa stature morale. Mais ce qu'il gagne par ce regard de particulier, c'est un caractère profondément public. Car, ce qui se jouait dans l'en dehors du boudoir dans la désunion du corps et de l'esprit, c'était aussi cette opposition entre le caractère intime du corps dans l'érotisme et le caractère public de l'esprit en philosophie qui arrivent peut-être ici, par l'intégration du regard à la fois publiquement anonyme et intimement complice du lecteur dans le boudoir, à s'unir harmonieusement. Mais comment comprendre cette intégration du regard du lecteur dans la scène sadienne? Par quels moyens s'y intègrerait-il?
            Pour répondre à cette question, continuons notre visite à la fois intime et publique dans l'interdit du boudoir sadien. Au Troisième Dialogue, Eugénie questionne ses instituteurs sur la raison de tant de glaces dans le boudoir. Voici la réponse que lui fait Mme de Saint-Ange à cette question:
            Mme DE SAINT-ANGE : C'est pour que, répétant les attitudes en mille sens divers, elles multiplient à l'infini les mêmes jouissances aux yeux de ceux qui les goûtent sur cette ottomane. Aucune des parties de l'un ou l'autre corps ne peut être cachée par ce moyen : il faut que tout soit en vue; ce sont autant de groupes rassemblés autour de ceux que l'amour enchaîne, autant d'imitateurs de leurs plaisirs, autant de tableaux délicieux, dont leur lubricité s'enivre et qui servent bientôt à la compléter elle-même.
                        Eugénie : Que cette invention est délicieuse![16]
            Qui sont donc ces groupes rassemblés autour de ceux que l'amour enchaîne et pour qui les nombreuses glaces sont installées? Le fait qu'on nous dise que ces groupes sont rassemblés autour de ceux que l'amour enchaîne, nous dit du même coup que ces groupes sont en quelque sorte exclus de la chaîne érotique ou du système d'organisation des corps sadiens dont nous parlions d'entrée de jeu dans cette analyse. Je dis «en quelque sorte exclus», car il me semble évident ici que l'aménagement des glaces - nous le verrons bientôt - a justement pour fonction de pallier cette exclusion. Creusons donc l'organisation de ce système sadien pour tenter d'y identifier ces exclus. Pour ce faire, je vais me référer à l'analyse que fait Roland Barthes de ce système d'organisation des corps qu'il nomme la machine sadienne:
            [...] c'est tout le groupe vivant qui est conçu, construit comme une machine. Dans son état canonique [...], il comporte une substruction édifiée autour du patient fondamental et saturée lorsque tous les sites du corps sont occupés par des partenaires différents [...]; à partir de cette structure de base, définie par une règle de la catalyse, s'éploie un appareil ouvert, les sites se multipliant dès qu'un partenaire s'ajoute au groupe initial; la machine ne tolère aucun solitaire, personne qui reste en dehors d'elle [...].[17]
            Puisque, suivant cette observation de Barthes absolument pertinente à notre propos, la chaîne des corps fonctionnerait dans l'œuvre de Sade comme un appareil ouvert, nous pouvons conclure par là que ce système d'organisation des corps est donc par définition insaturable: «la machine [sadienne] ne tolère aucun solitaire, personne qui reste en dehors d'elle». Qui sont donc ces exclus d'un tel système qui n'est pourtant censé n'exclure personne, si ce ne sont justement ces lecteurs dont nous avons dit que leur intégration par le regard à la scène sadienne permettait au boudoir de conserver son caractère intime tout en gagnant une dimension publique? Le lecteur est justement cet acteur qui voit la scène par imagination sans pouvoir faire corps avec la chose vue, qui ne peut que rester, autrement dit, autour de ceux que l'amour enchaîne sans pouvoir s'y intégrer véritablement? Le lecteur, parce qu'il peut donc n'être a priori qu'esprit sans corps devant l'œuvre, devient forcément cet exclu de la chaîne des corps sadienne que les glaces ambitionnent d'intégrer. Pourquoi l'intégrer? Parce qu'il pourra ainsi lui-même participer à la combinatoire des corps en formant autour du système mécanique des corps une seconde machine ouverte: « [...] autant d'imitateurs de leurs plaisirs, autant de tableaux délicieux, dont [la] lubricité [des lecteurs] s'enivre et qui servent bientôt à la compléter elle-même. » Il faut noter ici la référence picturale au tableau qui peut paraître a priori ambigüe vu la mouvance évidente des scènes érotiques sadiennes. Cette ambigüité s'efface complètement lorsqu'on lit l'explication que Barthes fait de ce tableau sadien:
            C'est un tableau vivant dans lequel quelque chose se met à bouger; le mouvement s'y ajoute sporadiquement, le spectateur s'y adjoint, non par projection, mais par intrusion; et ce mixte de figure et de travail devient alors très moderne : le théâtre a bien essayé de faire descendre les acteurs dans la salle, mais ce procédé est dérisoire; qu'on imagine plutôt le mouvement inverse : quelque grand tableau érotique, pensé, composé, encadré, illuminé, où les figures les plus libidineuses seraient représentées à travers la matérialité même des corps, et qu'au lieu que l'un des acteurs saute dans la salle pour provoquer vulgairement le spectateur, ce soit ce spectateur qui passe sur la scène et s'adjoigne à la posture [...][18]
            On comprend certainement mieux ainsi ce que cherche à signifier Mme de Saint-Ange lorsqu'elle dit à Eugénie que les glaces multiplient à l'infini les jouissances de ceux qui les goûtent. Cette multiplication deviendrait donc infinie grâce à l'intégration du lecteur à la combinatoire sadienne, grâce à son intégration comme nouveau paradigme érotique dans le champ des possibles du tableau vivant sadien. Mais il faut se rappeler que cet aménagement des glaces multipliant à l'infini les jouissances n'est ici qu'une métaphore. Ce qu'il nous reste à découvrir, c'est comment l'effet qu'elle suggère tend à se concrétiser dans le rapport réel (de lecteur) à l'œuvre. Autrement dit, comment Sade arrive-t-il à penser, composer, encadrer et illuminer son tableau vivant érotique de sorte à créer cette brèche dans le corps du livre permettant l'intégration/intrusion du lecteur dans la scène sadienne?
            On peut certainement présumer qu'une des caractéristiques de l'œuvre qui soit la plus propice à créer cet effet soit justement son érotisme. Lorsqu'on évoque l'idée d'une volonté d'intégration du regard du lecteur à la scène sadienne, on pourrait tout aussi bien parler d'un désir de pénétration du lecteur dans le corps du texte. Prenons, par exemple, ce passage du Cinquième dialogue où il me semble que l'impératif de pénétration prend comme une tournure métaphorique bien particulière:
            Mme DE SAINT-ANGE : Allons donc, chevalier! mais ménage-la; regarde la petitesse du détroit que tu vas enfiler : est-il quelque proportion entre le contenu et le contenant?
[...]
            LE CHEVALIER : Oui foutre ! il faut qu'il y pénètre... Ma sœur, Dolmancé, tenez-lui chacun une jambe... Ah! sacredieu! quelle entreprise!... Oui, oui, dût-elle en être pourfendue, déchirée, il faut, double-dieu, qu'elle y passe![19]
            Pourquoi une telle nécessité de pénétration avec tous les risques de souffrances corporelles qu'elle comporte, si ce n'est peut-être pour remplir une fonction dépassant le simple référent, si ce n'est pour ouvrir, autrement dit, cette brèche permettant de franchir l'infranchissable du langage, dépassant par la pénétration du lecteur le contenant du livre pour son contenu. De ce point de vue, on pourrait donc envisager La Philosophie dans le boudoir de Sade comme se voulant un corps-livre désirable au même titre que le corps humain est désirable dans l'œuvre, cherchant ainsi à créer une sorte de récursivité exponentielle du désir. Il est d'ailleurs souvent question dans l'œuvre des idées de tête ou du pouvoir de l'imagination sur le désir:
            EUGÉNIE: Si cela est, plus nous voudrons être agitées, plus nous désirerons nous émouvoir avec violence, plus il faudra donner carrière à notre imagination sur les choses les plus inconcevables ; notre jouissance alors s'améliorera en raison du chemin qu'aura fait la tête [...][20]
            Ce serait donc à la tête (à l'imagination) qu'il incombe d'ouvrir, bien que difficilement, la voie à la jouissance du corps, un peu comme c'est d'ailleurs à la tête de l'enfant d'ouvrir la voie à sa propre naissance. C'est donc la tête du lecteur (son regard comme lecteur/libertin, son imagination) qui doit tout d'abord pénétrer la scène sadienne. Pour ce faire, il faut donc instruire cette tête au même titre qu'il faut instruire philosophiquement la tête d'Eugénie, celle-ci devenant alors le double du lecteur à qui on pourra transposer métaphoriquement tous les effets. Pour instruire le corps et l'esprit, il faut tout d'abord que l'élève consente à l'enseignement, il faut qu'il devienne complice du jeu d'éducation imposé par le maître. Cette complicité, nous le voyons bien, ne va pas de soi dans l'œuvre. Eugénie s'effarouche à la moindre surprise, mais finit tout de même par consentir à la philosophie des instituteurs. C'est que ceux-ci arrivent toujours à échauffer le désir de leur élève, à lui faire imaginer les mille jouissances possibles de leur éducation qui l'emporte de loin sur la sécheresse de son ancienne éducation. Mais comment, réciproquement, se créerait ce désir du lecteur pour l'œuvre? Nous savons que l'érotisme particulier de la scène sadienne est à cet effet pertinent, mais il y a aussi l'ironie de l'auteur. Nous l'avons vu, Sade ne semble pas se servir de l'ironie pour simplement subvertir la rhétorique, il semble plutôt la subvertir pour instaurer entre lui et le lecteur une complicité. L'expérience de lecture que nous faisons actuellement de La Philosophie dans le boudoir est peut-être à même de montrer que cette complicité s'actualise sans doute sous la réalité d'un jeu très implicite et érotique de voilement/dévoilement des mécanismes rhétoriques (comme le voilement/dévoilement du corps dans l'œuvre: « revêtons-nous de ces simarres de gaze : elles ne voileront de nos attraits que ce qu'il faut cacher au désir.»[21]) qui contribue justement à créer ce désir recherché du lecteur à l'œuvre.
            Une fois donc l'ensemble de ces conditions mises en place (disposition littéraire de tableaux vivants érotiques fonctionnant comme des systèmes ouverts, invitation du lecteur à prendre place dans ces tableaux sous la persona du libertin, et rapport de désir du lecteur au corps-livre par un jeu complice de voilement/dévoilement), il me semble qu'il ne reste plus à l'œuvre sadienne qu'à fonctionner d'elle-même, à alléguer, comme le dit Barthes, le fonctionnement de la machine pour que le lecteur s'y adjoigne et fasse corps avec elle.[22] La Philosophie dans le boudoir fonctionnerait donc comme un livre-corps désirable ou une œuvre-machine désirante.
            C'est au sortir de cette analyse de La Philosophie dans le boudoir que nous pouvons certainement mieux nous rendre compte finalement de la pertinence ici de l'opposition que proposent Deleuze et Guattari entre fantasme et programme. Il semble finalement assez évident, selon le point de vue sur l'œuvre que nous proposons ici, que nous avons davantage affaire devant l'érotisme de La Philosophie dans le boudoir à un programme moteur expérimental qu'à des fantasmes à interpréter. L'œuvre de Sade ne semble pas fonctionner selon une logique simple de sublimation, il faudrait plutôt l'interpréter comme un programme moteur expérimental permettant de recenser le corps dans toutes ses possibilités. S'il nous fallait donc préciser pour notre analyse de La Philosophie dans le boudoir cette intention ou visée encyclopédique de Sade proposée par Maurice Blanchot, nous pourrions conclure qu'il s'agit ici de recenser toutes les possibilités humaines à même le paradigme du corps (corps organique, corps-texte, corps-livre, corps-machine).
Bibliographie
·         BARTHES, R. (1970) Sade, Fourier, Loyola. Collection "Tel Quel", aux Éditions du seuil. Paris. France. 187p.
·         DELEUZE. G., GUATTARI, F. (1980) Mille plateaux : Capitalisme et schizophrénie 2. Paris (France). Les Éditions de Minuit. Collection «Critique». 646p.
·         KOUMBA, B. (2009) La représentation du corps chez Sade : visée encyclopédique et régénérescence du corps. Tiré de Les discours du corps au XVIIIe siècle : Littérature-philosophie-histoire-science. Sous la direction d'Hélène Cussac, Anne Deneys-Tunney et Catriona Seth. Les Presses de l'Université de Laval. Collection de la République des Lettres (Symposiums). Québec (Canada). 358p.
·         LACLOS, PC. (2006) Les liaisons dangeureuses. Éditions Flammarion. Paris (France). 549p.
·         SADE, DAF. (1976) La Philosophie dans le boudoir, collection folio classique. Édition d'Yvon Belaval. Éditions Gallimard. Paris. France. 312p.




[1]Barthes, R. (1970) p.31-32
[2] Sade, DAF. (1976) p.57
[3] Deleuze, G., Guattari, F. (1980) p.188                                       
[4] Laclos, PC. (2006) p.74
[5] Sade, DAF. (1976) p.85
[6] Ibid. p.37-38
[7] Koumba, B. (2009) p.36
[8] Idem.
[9] Idem.
[10] Sade, DAF. (1976) p.7-8
[11] Barthes, R. (1970) p.24
[12] Sade, DAF. (1976) p.86
[13] Ibid. p.50
[14] Ibid. p.275
[15] Ibid. p.23
[16] Sade, DAF. (1976) p.59
[17] Barthes, R. (1970) p.156
[18] Barthes, R. (1970) p.159-160
[19] Sade, DAF. (1976) p.181
[20] Ibid. p.103-104
[21] Sade, DAF. (1976) p.53
[22] Barthes, R. (1970) p.159