La musique, dans
une émission culturelle française comme The
Voice, n'est qu'un prétexte. Que le titre même de ce culte se présente moins
comme une célébration générale de la culture musicale que comme une
consécration uniciste de la voix, organe naturel
du chant, ne fait que le confirmer; une voix qu’il s’agit, pour ce télé-crochet détourné en télé-réalité mythique, de saisir, de
décoder, de débusquer, se présentant
comme le substratum sanctifié d’une
culture musicale impure dont elle doit légitimement réaliser l’exondation. Cette
préséance de l’organe sur son recours artistique hiérarchise les concepts de voix et de musique en les logeant l’un à l’adresse de la nature pure supérieure,
l’autre à l’adresse d’une culture humaine
inférieure. Dans une émission comme The
Voice, la voix ne doit jamais chercher à briller, mais n’être toujours simplement qu’elle et intègre :
voix de la nature et de la pureté, voix de la transparence et de la vérité,
voix de l’honnêteté et de l’humilité, dont le sublime ne doit jamais venir de
l’extérieur, mais au contraire s’extraire de son inhérence telle la
substantifique moelle de Rabelais. Mais pour que cette préciosité pure se
démocratise à l’extérieur du cercle des abonnés à la divination vocale (Ceux
qui vivent de La Voix, juges et prodiges) et devienne spectacle populaire, il
faut que le téléspectateur moyen acquière à son tour les moyens de la saisir et
de faire corps avec sa matière divine. La voix, si pure soit-elle, doit donc s’abaisser
en s’affublant, pour les besoins de la cause, de tout un encodage télévisuel surnaturel
comparable à ce qu’a réalisé Bernini avec son Extase de Sainte-Thérèse d’Avila; le chrome et le plastique remplaçant
la matière brute d’alors, les mécanismes sont les mêmes : construction
globale de la scène imitant l’écrin d’une chapelle, sculptures en chrome
ultra-lisse à l’effigie du culte qui font office de colonnes majestueuses de
part et d’autre de la scène, ainsi que fronton de lumières divines. Les sièges
royaux des juges sont à l’avant-scène, et cette position symbolise leur
fonction médiatrice entre le spectacle et le spectateur, responsable de parler
au nom de La Voix, de vulgariser la
parole divine. Ces sièges royaux sont pourtant dos tournés à la scène. La
raison de ce paradoxe est très simple, les auditions se font à l’aveugle; les juges sont dos à la
scène et ne peuvent, par conséquent, qu’entendre le spectacle et non le voir. L'objectivité
du jugement est ainsi assuré et le téléspectateur moyen peut ainsi se rassurer quant
à l’équité des juges; terminées les discriminations fondées sur le physique,
sur la prestance et le spectacle! Terminées les bêtes de scène sans talent! Place ici au talent pur et intégral,
place à la vérité, à la voix pure! L’horizon d’attente du téléspectateur est
ainsi construit; On s’attend donc à ce que les jugements soient justes, c’est-à-dire
exclusivement fondés sur le talent, la voix, le geste sonore. Le public attend donc des juges des jugements
purement auditifs, mais aussi dénués de toute technicité (toute technique
musicale échappant au téléspectateur moyen); s’ensuit donc tout un langage mythique
qui, seul, détient le pouvoir de décrire cette voix, où il devient primordial que la substance prenne source à
même le cœur et l’âme, qu’elle transcende l’espace et le temps, qu’elle injecte
littéralement l’émotion dans les veines de l’auditeur, qu’elle permette de
toucher comme Michel-Ange à la perfection , qu’elle soit à elle seule
renversement du monde, possibilité infinie de réinvestissement de sa beauté,
puits sans fin d’espoir. Cette verve mythique n’appartient évidemment pas au
commun des mortels. Les juges français sont des héros mythiques du show-business français : Obispo, l’homme aux 50 tubes, Mika la voix capable de couvrir trois octaves et
demie, Zazie la lionne au cœur d’or. L’audition à l’aveugle tire d’ailleurs son principe de la partie d’échecs à l’aveugle. Dans ce type de
partie, le joueur réputé supérieur
des deux porte un bandeau devant les yeux (jouant à l’aveugle), lui conférant ainsi un handicap pouvant permettre au
joueur réputé inférieur de sortir victorieux de la partie, mais consacrant du
même coup, et c’est là la fonction première de ce type de partie, une
supériorité réaffirmée et redoublée au premier s’il en sort victorieux malgré le
handicap évident. Par le biais du même mécanisme, le juge qui se porte à ce
type de jeu d’audition à l’aveugle donne
une chance à cette voix qui, faute d’une présentation visuelle idéelle, ne serait
pas sortie victorieuse du concours, mais réaffirme du même coup sa supériorité
mythique s’il arrive malgré ledit handicape à la déceler dans sa forme pure.
C’est que le juge est celui qui sait entendre la voix et qui sait la débusquer;
c’est un chasseur aux aguets. Ce qu’il guette ainsi, c’est le geste sonore de la perfection, le son/signe pur qui surgira du vacarme culturel. Ce chasseur de voix n’aurait
peut-être rien de mythique ni d’héroïque si ce n’était qu’il arrive à défier
l’impossible en arrivant à voir ce que seul le téléspectateur, grâce à cette prescience
que le télévisuel lui concède, n’est
en droit de voir. Parce que le téléspectateur moyen, domestiqué depuis au moins
deux générations par l’ordre culturel télévisuel, ne connait de la musique que
le spectacle, il consent à cette belle conception de la voix pure et naturelle
que sanctifie le culte «The voice», mais il ne cesse pas d’oublier pour autant que
le show-business (le vrai) n’a en fin de compte rien à voir avec la voix. C’est
d’ailleurs sur la base de cette fausse naïveté du téléspectateur que se joue «The
Voice» ; se lisant à tour à tour comme mythe pur et comme spectacle dénaturé,
comme la consécration d’une voix si pure et si mythique que seuls les juges
peuvent en grands héros des temps modernes en saisir la substance, et comme
décodage du spectacle, pur produit du show-business. Une tension se crée donc
entre ce que l’émission donne à voir au téléspectateur comme amalgame
spectaculaire de gestes télévisuels et ce que le juge cherche en
pure quête pesifalienne à trouver par la voix seule. Le montage permet au
téléspectateur de voir ce que le juge ne voit pas, c’est-à-dire la construction
spectaculaire visuelle de la scène : l’éclairage est aveuglante, le
candidat marche avec une aisance angélique vers son piano, il y dépose une
poupée de laine (poupée de son enfance, de sa petite fille, d’une jeune fille
anonyme?), geste visuel hautement symbolique qui tend l’émoi public au seuil du
paroxysme avant même le déclenchement de tout geste sonore, qu’il s’installe interminablement derrière le piano,
étriquant de l’infini de sa prestance la tension émotive à son comble. Le public,
devenu instrument de désir comme le piano, n’attend plus que le premier geste sonore (la touche, la note pure)
servant de coup d’envoi; est-elle simplement effleurée que le juge déjà
tressaute, et la caméra ne manque pas de saisir ce tressaut, aussi subtil et
invisible soit-il. Pourtant, la voix n’y est pas encore, mais l’important est
que la prescience mythique du juge a su, elle, miraculeusement, saisir dans
cette note seule le signe sonore du sublime.
Ce signe est déjà pour lui La Voix sublimée
en perfection, elle est son appel, son invocation! Il ne peut déjà plus attendre,
il se retourne avant même que la voix n’ait performé son enchantement. Il se
retourne disant je vous veux, et l’acte
d’amour s’accomplit, c’est ce retournement parfaitement orchestré qui exhausse
au sublime à la fois le saisissement héroïque du juge et le spectacle lui-même;
le spectacle ainsi saisi par l’unique signe de sa voix pourtant non encore
effective, mais poussée au paroxysme de son désir de jaillir, hautement désirante
par ce désir même splendidement codé par la magie télévisuelle, transforme du
même geste ledit spectacle en
transcendance absolue. Les meilleures auditions à l’aveugle fonctionnent
toujours sur ce parfait mariage temporel de l’impossible, dans l’incroyable
spasme de cette seconde paroxysmique où coïncident par magie les presciences simultanées
des deux lectures, celles à la fois du téléspectateur et du juge, de ce que la
mythologie construira en spectacle parfait. Le mythe de «The Voice» devient
donc possible grâce au mythe du spectacle télévisuel. C’est par la magie du
montage et de l’horizon d’attente finement charpentée du téléspectateur moyen
que la mythologie se construit.
Cette charpente
préparatoire de la mythification du
spectacle est particulièrement apparente dans notre adaptation québécoise de
l’émission («La voix» de TVA) : la caméra capte l’arrivée triomphale du
candidat sur les lieux, le suit dans les coulisses, l’interview. C’est que la
musique est peut-être davantage ici une excuse qu’un prétexte. Elle agit dans
l’espace public comme un rachat d’exhaussement à son manque de ferveur: Le
Québec, par sa trop courte histoire, n’a rien de cette culture érigée en
paroxysme qui insuffle tant d’importance aux Grandes Nations de ce monde. C’est qu’il s’agit plus vulgairement ici de n’accuser jamais ni
un oui ni un non, mais ne serait-ce parfois, et bien confusément, qu’un peut-être à la prochaine comme s’échappant malgré soi du bout des lèvres
collectives. On pourrait s’enorgueillir d’une certaine musique populaire d’ici
qui, dans cet interstice d’inconsistance, aurait jadis (autour des années 70)
joué le beau rôle de hourvari identitaire, rameutant par sa voix singulière un
peuple en mal de repères, mais force est de constater que l’heure est plutôt au
charivari culturel. «La voix» québécoise a, pour sa classe moyenne érigée en
public fervent et fidèle, une fonction bien différente que chez son
homologue français: les héros sanctificateurs ne sont moins ici les juges, que
les candidats. Le candidat d’ici, sauf exception rare et très rapidement éjecté
du manège spectaculaire, vient toujours de l’ici québécois régional, campagnard ou banlieusard, de classe moyenne à moyenne
inférieure. Le candidat doit représenter la classe moyenne au point de lui
servir d’alter ego. La voix
québécoise cherche d’ailleurs moins à consacrer spectaculairement La voix qu’à faire la toute simple promotion
du talent vocal de sa classe moyenne, et par là même du talent vocal de tout un
peuple. Le mythe du Canadien français comme peuple
de la voix a des racines très lointaines et bien ancrées dans le
territoire. L’adaptation québécoise de The
voice est d’ailleurs moins un réel concours de chant qu’une veillée. Les juges (sont-ils réellement
des juges?) ne sont jamais réellement sévères, ils sont sympathiques, bonasses,
plutôt mous. La classe moyenne québécoise, ou ce qu’on pourrait nommer la québécité tant elle n’a de cesse de se
gonfler au point de ne symboliser aujourd’hui que la revendication légitime du gros bon sens québécois, ne voudrait
surtout pas se faire dire, de surcroit par la sommité même qu’elle a élue artiste,
qu’elle n’a pas de talent vocal. Le talent n’est d’ailleurs ici ni un moyen ni
une fin, elle est plutôt le décor consacré de l’émission. C’est que la classe
moyenne québécoise a déjà accouché des Céline Dion, Simard, Ginette Reno et Garou,
et semble ainsi se présenter comme n'ayant plus à prouver son talent vocal. Ce
talent est inscrit dans son histoire, il ne reste plus qu’à festoyer en son
nom, à rappeler éternellement au peuple ce qui fait sa singularité : sa
voix. La classe moyenne, érigée en québécité mercantile, n’est pas une
clientèle difficile. Elle ne veut que conserver son droit de consommation à
l’américaine sans trop qu’on l’achale.
C’est une classe qui se fonde de plus en plus sur la consécration de son droit
à consommer tout et n’importe comment sans remords. Elle veut manger du
spectacle sans arrière-goût, elle veut n’y voir que sa beauté spectaculaire, que sa belle voix mythique
immémoriale : La voix, les candidats, les juges, les articifices, les
annonces (Marie-Mai demandant à Google de la prendre en selfie); tout est beau!
La voix ne cesse de contrebalancer
les mauvaises nouvelles de l’extérieur, elle ne cesse de rappeler malgré tout
que la vie est belle en cette belle province laurentienne. S’il y a donc un
mythe de La voix québécoise, il s’agit
ici du mythe de l’angélisation d’un idéal de société dont le spectacle sert de
modèle réconfortant. Ce spectacle que donne à voir La voix, tout autant que La
Voix junior, est tout sauf paroxisé, il n’est que la conformité légèrement
débridée qu’on attend d’elle (dont Éric Salvail servait d’exemple hégémonique
avant le fameux scandale), toute en timidité téméraire et en naïveté courageuse
de l’enfance. La Voix québécoise n’a
d’ailleurs rien de l’Extase de
Sainte-Thérèse même si elle en mime elle aussi le décor, il serait plus
adéquat de faire l’analogie avec une sorte de fête d’enfant bancale transposée par
l’art du spectacle télévisuel sur la scène nationale de TVA.
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire